« 20 janvier 1847 » [source : MVH, α 8981 ], transcr. Nicole Savy , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1879, page consultée le 24 janvier 2026.
20 janvier [1847], mercredi après-midi, 4 h. ¼
Je ne me plains pas, mon doux bien-aimé, car je sais combien tu es
pris dans ce tourbillon de choses toutes pressées, toutes
pressantes, toutes à faire à la fois. Je ne me plains pas parce que tu es bon
pour moi et parce que je crois que tu m’aimes et que tu souffres un peu peut-être
de
la pensée de me laisser si souvent seule. J’espère que tu trouveras quelques minutes
pour venir m’embrasser tout à l’heure, cependant je n’ose pas trop y compter. J’aime
mieux avoir le plaisir de la surprise que le chagrin de la déception. Mais quoi qu’il
arrive je te désire autant que je t’aime et plus que de toutes mes forces.
Louise1 vient de venir. Elle m’a dit que
l’affiche d’aujourd’hui annonçait encore la reprise de Lucrèce
Borgia pour demain. Il paraîtrait d’après cela que les Cogniards2 n’auront pas pu
attendre jusqu’à samedi ? Pour mon compte j’aurais préféré que ce fût pour samedi.
Cependant j’irai demain avec mes deux jeunes filles3 à moins
que tu ne le veuilles pas, ce qui n’est pas probable puisque tu sais combien je le
désire. Je te sais si bon que je n’ai pas la moindre inquiétude à ce sujet. Aussi,
quel que soit le jour qu’on donne ma belle Lucrèce, je suis sûre d’y assister.
N’est-ce pas que j’ai raison ?
Vous avez bien perdu de n’être pas à ma place
dans ce moment-ci car Mme Triboulet4 est venue secouer son panache et arrondir sa jupe de
velours jusque sous la croisée. Cette pauvre femme en a été pour ses giries5 et pour ses frais de minauderies, ce dont elle vous
gardera rancune, vous pouvez y compter. Quant à moi j’ai dédaigné de prendre ma
revanche avec son gros notaire de mari. Je réserve mes moyens pour mieux que cela.
En
attendant, prenez garde où vous poserez vos regards ce soir car je vous en tiendrai
bon compte. Je ne suis déjà pas si contente et pour peu que vous me poussiez un peu
à
bout je suis capable de tout, même de vous arracher les yeux.
Mon Dieu que j’ai
le cœur gros en pensant que je ne te verrai probablement pas avant demain. Tu ne peux
pas te figurer ce que c’est pour moi qu’une journée tout entière sans te voir. C’est
plus qu’une tristesse, plus qu’un chagrin, c’est un malheur. Je t’aime trop, mon
adoré, c’est bien vrai.
Juliette
1 À élucider.
2 Les frères Cogniard, vaudevillistes à succès, dirigent la Porte-Saint-Martin.
3 Les sœurs Louise et Julie Rivière.
4 On ne sait à qui Juliette fait ici allusion, en utilisant ce sobriquet emprunté au héros bouffon du Roi s’amuse.
5 Plainte importune, hypocrite ou sans sujet (Larousse, GDUL).
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
